Extrait de Clair de Terre

Extrait de Clair de Terre

Voici un extrait de mon prochain roman, Clair de Terre.

Il s’agit d’une version préliminaire des premiers chapitres du roman. Il y a encore du travail à effectuer.

Participez au financement de ce livre en visitant ma campagne Kickstarter :

https://www.kickstarter.com/projects/239415072/clair-de-terre-earthrise

Bonne lecture!

Charles

 

Chapitre 1

This, ultimately, is the real cause of the exploration we seek.

To create a space-faring civilization of vibrant communities living and working beyond earth.

Settlement is the destination for exploration’s effort.

Without it, exploration is dead.

 

— George Whiteside, directeur général de la National Space Society

 

Camille Laurence s’éveilla sur son mal de cœur. Heureusement, l’espace était petit, stable. Elle se tourna vers son bracelet, qui émettait des sons de gong, qu’elle avait laissé sur la tablette au-dessus de sa tête. Ce mouvement faillit renverser son estomac dans sa gorge. Elle referma les yeux pour calmer sa houle intérieure, saisissant son bijou électronique à l’aveuglette. Elle passa son pouce sur sa surface lisse, l’alarme cessa. Elle écarta de nouveau les paupières pour voir l’icône d’un cadran jaune qui clignotait avec un texte : rapport d’activité – Victor – 5 minutes.

« Merde. »

Elle sentit son pouls s’accélérer. Ce n’était pas son genre de dormir aussi longtemps. Elle n’avait voulu fermer les yeux que pour quelques minutes et voilà que plus d’une demi-heure s’était écoulée. Elle inspira profondément et s’assit sur le bord de sa couchette en faisant attention à ne pas se cogner la tête sur le lit superposé. Elle se glissa en dehors, pouvant enfin s’étirer tout le long de son mètre soixante-sept. Elle enfila sa combinaison, retint ses cheveux en désordre grâce à un élastique, enfonça une casquette sur sa tête pour cacher ses mèches brouillonnes et mit ses bottes qu’elle ne prit pas le soin de nouer. Elle attacha son bracelet à son poignet, saisit une gourde d’eau et avala quelques gorgées. Son estomac ne voulait pas se calmer, elle devait manger.

Elle fit un pas et ouvrit la porte de ses quartiers. Quelques mètres plus loin, sur sa droite, se trouvait le module de cuisine. Personne ne s’y trouvait pour le moment. Tant mieux. Elle ouvrit le frigo et en tira un déjeuner liquide en sac. Elle déchira le contenant avec ses dents et soupira devant la mixture brunâtre, combattant son manque d’appétit. Elle engloutit tout aussi vite que possible, se nourrir était la seule solution à ses nausées.

Il ne lui restait que trois minutes avant son appel avec Victor. Elle se dirigea vers la salle de travail. Personne. Il était encore tôt, ils devaient tous se trouver dans la serre pour prendre un peu de soleil. Elle s’assit à son bureau, frotta ses yeux, ouvrit grand les yeux pour que l’interface de son ordinateur la reconnaisse et se déverrouille.

Camille regarda l’écran lumineux en face d’elle, le visage de Victor s’y forma, légèrement embrouillé par quelques interférences. Derrière son visage bronzé et anguleux, coiffé d’une abondante chevelure châtain, les palmiers des plages de Floride ondulaient mollement. Au bas de l’écran, juste à côté du logo de la compagnie Xplore, elle voyait sa propre image : peau blanche, yeux rouges, cernes bleus, cheveux noirs, casquette grise. Le tout noyé dans la lumière froide des néons reflétée par les murs ternes de son bureau.

— Salut Camille, commença Victor avec enthousiasme. Il fait beau chez vous? Ici, c’est superbe.

— Bonjour Victor. Comme tu le sais, notre climat ne varie pas tellement. Il fait toujours un soleil éclatant.

Victor sourit.

— Je sais, je t’agace. Alors, comment ont avancé les choses cette semaine?

— Les travaux progressent, assura Camille d’une voix posée et ferme. Le quatrième dôme est en voie d’être complété et nous poursuivons l’extraction du régolithe. Nous avons continué nos analyses et les résultats sont plus que concluants. Le sol lunaire nous permettra de produire amplement d’oxygène.

Le visage de Victor s’égaya à l’écran, laissant apparaître une belle rangée de dents blanches.

— Excellent, c’est excellent Cam. Et au niveau du cratère, est-ce qu’on avance?

Camille soupira. Elle sentit un désagréable haut-le-cœur lui mordre les lèvres. Elle prit une pause, ravala sa bile et poursuivit.

— Ahem… Excuse-moi. Sur ce point, nous avons pris du retard. Nos sondages préliminaires n’ont pas permis de trouver des routes appropriées pour nos robots sur roues et ceux qui ont des capacités de propulsion n’ont pas l’autonomie nécessaire pour effectuer des reconnaissances efficaces. Le froid et l’absence de lumière leur font consommer une énergie démente.

Victor soupira. Il serra les lèvres.

— Tu veux faire l’exploration à pied.

— Je ne vois pas d’autres solutions, Vic.

— Je n’aime pas ça.

— Tu savais que c’était le scénario le plus probable. Je ne tiens pas à tourner le fer dans la plaie, mais je t’avais averti que les robots ne pourraient pas effectuer un travail efficace. Les mines, ça demeure une affaire d’humains.

— Je me souviens. Mais j’aurais vraiment aimé éviter ce risque.

— On n’a pas le choix, Victor.

Victor demeura un moment silencieux, ce qui permit à Camille de prendre un peu de recul. Elle le laissait digérer la nouvelle, mais elle n’avait aucun doute sur sa réponse. L’exploration du cratère Shackleton était une condition sine qua non au succès de l’entreprise. S’ils ne trouvaient pas rapidement les sources de glace, de titane et de minéraux rares que leurs sondages orbitaux semblaient deviner, l’entreprise serait en danger. Victor avait besoin d’une bonne nouvelle à donner aux marchés boursiers. Les actions devaient poursuivre leur hausse : les coûts de l’aventure étaient plus élevés que prévu et Xplore avait toujours besoin de nouvelles liquidités.

— Ok Cam, je n’ai pas de meilleure solution. Je tiens à ce que vous soyez très prudent. Pas de faux pas.

Camille porta la main à son front pour stabiliser sa tête prise d’un vertige.

— Hmm, hmm.

Victor fronça les sourcils.

— Est-ce que tout va bien, Camille? 

Les larmes lui montèrent aux yeux. Ta gueule! Mais elle savait qu’elle devait lui dire. Camille mit la main sur son ventre et respira un grand coup. Son cœur battait la chamade. Tant pis.

— Juste un dernier détail Victor…

— Shoot.

— Je suis enceinte.

 

 

Chapitre 2

One of the better responses to the threat of scarcity is not to try to slice our pie thinner –

rather it’s to figure our how to make more pies.

 

— Peter H. Diamandis, Abundance

 

Victor ferma son poste de travail avant que Camille ne puisse voir sa réaction. Il claqua l’écran de son portable si fort que son smoothie se renversa. Il éloigna machinalement l’ordinateur du liquide verdâtre.

— Shit! Carlos, apporte-moi un linge!

Un grand Mexicain, le visage plat, cheveux en brosse, se précipita vers la table. Le colosse était habillé d’une camisole aux couleurs du Heat de Miami, d’un short cargo noir et marchait sans souliers. Il saisit le verre tombé et passa un linge sur la table.

Victor s’était déjà éloigné. Les dents crispées, les poings serrés, il contenait mal son émotion. Il avait toujours été colérique, n’avait jamais apprécié lorsque les choses ne tournaient pas à son avantage. Camille l’avait trahi.

S’il avait su que Camille possédait une libido… Pour lui, cette femme longiligne, sans formes, au regard effacé ne semblait avoir aucun désir. Une pure introvertie. Lui, bronzé, musclé, playboy, faisant sans cesse le tour du monde pour vendre son projet aux plus riches, était son exact contraire. Dire qu’ils avaient du mal à se saisir, malgré le respect mutuel qu’ils se portaient, était un euphémisme.

— Fuck, fuck, FUCK!

Il donna un coup de pied dans sa chaise qui virevolta avec fracas sur le balcon. Carlos se retourna vers lui, mais Victor l’ignora, son regard perdu vers la plage. Il se souvenait de leur première rencontre. Elle était arrivée aux côtés de Jason Schumer, un Torontois dont le père était d’origine allemande. Elle, dans un tailleur de technocrate dont la couleur la faisait pratiquement disparaître sur le béton de la ville, les cheveux tellement tirés par sa queue de cheval qu’on avait l’impression que la tension remontait ses sourcils; lui, en costume noir, chemise blanche, lunettes rondes, dorées, qui s’agençaient à ses cheveux blond coupé court. En les voyant arriver au rendez-vous, il s’était senti intimidé. Lui désormais habitués aux affaires décontractées de la Californie n’était plus à l’aise dans les négociations avec des hommes et femmes d’affaires du nord, pâles et froids comme leur climat.

Jason était à la tête de la division énergétique de la Schumer and Hindman Mining Co., une entreprise née d’un fort investissement du père Schumer dans une exploitation minière dont le siège social se trouvait au Canada. Elle avait fait fortune grâce à l’extraction d’uranium canadien revendu en Europe et à ses contacts en Chine, où elle exploitait les terres rares. C’était, surtout, une des seules compagnies qui, jusque-là, avaient considéré l’extraction de minéraux de la Lune comme une opportunité. Les besoins énergétiques de l’humanité n’avaient jamais été aussi grands, la pollution jamais aussi sévère. Exploiter l’espace n’était plus une simple fantaisie, il était bien possible que ce soit devenu une nécessité.

Victor s’était levé pour les accueillir, s’efforçant à son plus beau sourire. Ce à quoi Jason et Camille avaient répondu. Victor prit cela comme un bon début et les invita à s’asseoir à table. Un serveur s’approcha.

— Vous prendrez quelque chose à boire? demanda-t-il.

— Une eau minérale pour moi, répondit Camille.

— Un expresso pour moi, demanda Jason, avec un fort accent.

Victor montra au serveur que son jus de tomate était encore à moitié plein. Ce dernier repartit.

— Alors Jason, commença Victor, avez-vous pensé à ma proposition?

Jason prit ses lunettes et entreprit de les nettoyer soigneusement. Il les remplaça délicatement sur son visage.

— Bien sûr Victor, bien sûr. Pour être honnête, je pense que, dans sa forme actuelle, le projet n’est pas viable.

Victor se renfrogna, mais ne prit pas ombrage : ce n’était pas la première fois qu’on lui affirmait que sa vision était loufoque.

— Jason, pensez-vous que je dilapiderais toute ma fortune dans un projet n’ayant aucune de chance de réussite?

— Je le pense, oui. Vous, les Américains, prenez souvent vos rêves capitalistes pour des réalités tangibles. Personnellement, je pense que c’est le cas pour ce qui est d’aller miner la Lune. Les investissements de départs sont si astronomiques et les coûts d’exploitations si élevés qu’ils ne permettront un retour sur l’investissement intéressant que dans une dizaine d’années. Le plus longtemps que l’humanité est demeurée sur la Lune jusqu’à aujourd’hui est moins de 75 heures.  Votre base sera déserte bien avant que vous engrangiez des profits.

Victor prit une grande gorgée. La rencontre était finie. Il fit mine de se lever.

— Dans ce cas, je vous remercie d’avoir pris le temps…

— Restez assis Victor, nous n’avons pas terminé, interrompit Jason.

Victor les regarda les deux un moment et, devant leur immobilité, se rassit.

— Comme je le disais, je pense que c’est une fantaisie, mais Camille, ici, pense autrement.

L’intérêt de Victor se dirigea vers son interlocutrice. Camille replaça une mèche rebelle imaginaire.

— Je crois que votre idée peut fonctionner… mais que votre plan est voué à l’échec, dit-elle.

Victor regarda Camille d’un air dubitatif.

— Okay?

— Vous basez votre modèle économique à moyen terme sur l’exploitation d’hélium 3…

— Oui.

— En sachant très bien que les technologies permettant sa fission ne sont pas encore commercialement viables, continua Camille.

— Nous courons droit vers une crise énergétique. En démontrant que la ressource est accessible, les entreprises trouveront le moyen d’innover.

— Nous sommes d’accord : l’hélium 3 sera au XXIe siècle ce que le pétrole fut au XXe. Mais votre manque de vision freine les investisseurs : vous prenez les risques sans garantie. Vous supposez un marché, n’avez entre les mains que des lettres d’intention sans engagements fermes. Vous serez à la merci des quelques compagnies capables de transformer votre précieux isotope en énergie. C’est votre erreur.

— Je serai le seul fournisseur, je mettrai mon prix.

— Au contraire, vous serez incapable d’établir votre prix! Vos quelques acheteurs trouveront assez vite un consensus entre eux pour le fixer et, une fois que votre position financière sera affaiblie, ils vous achèteront au rabais. C’est pour cela qu’ils ne veulent pas se commettre sur un montant à débourser : ils attendent de connaître les autres joueurs.

Victor fit la moue en guise de réponse. Camille continua.

— Votre modèle d’affaires ne se trouve pas là. Si vous explorez, vous devez exploiter. Vous devez devenir le fournisseur d’énergie, pas espérer que quelqu’un d’autre daigne le faire pour vous.

Victor voyait où elle voulait en venir.

— Et j’imagine que le « volet énergétique » de mon entreprise serait sous votre gouverne.

Jason se rapprocha, relevant sa monture sur son nez, pencha son corps vers l’avant jusqu’à ce que ses coudes s’appuient sur ses genoux.

— Ce serait moi qui gérerais cette partie, Victor.

Ils s’étaient bien préparés. En y repensant, Victor voyait bien à quel point il n’y avait pratiquement aucune chance qu’il sorte de cette réunion sans une offre. Mais cette journée-là, il s’était fait désarçonner, comme un débutant.

— Que suggérez-vous? demanda Victor.

— Nous pensons à un actionnariat majoritaire de Xplore. La Schumer et certains partenaires chinois et russes injecteraient les fonds nécessaires, ce qui décuplerait la valeur de vos propres actions. Une solution gagnante pour vous.

— Mais je perds le contrôle de la compagnie.

— Nous sommes prêts à vous payer en actions avec droit de vote de la Schumer. Vous resteriez PDG de Xplore et auriez un siège au conseil d’administration de notre entreprise.

— N’empêche, je perds toute autorité.

— Pas si vous êtes intelligent, Victor. Nous faisons des affaires et, si votre performance est à la hauteur, nous n’aurons aucun intérêt à nous débarrasser de vous. Si un tel cas arrivait, vous seriez quand même très, très riche.

Victor se rassit au fond de sa chaise, poussant un long soupir entre ses lèvres. Ses pensées rebondissaient sur les parois de son crâne. Son rêve était à portée de main. Le prix était élevé, certes, mais c’était la solution qu’il attendait depuis longtemps. Il y avait déjà trois ans qu’il voyageait partout dans le monde, qu’il multipliait les rencontres, pour trouver du financement. Cela avait assez duré.

— Vous savez que la Coalition des églises unies d’Amérique a déjà injecté plusieurs millions dans le projet. J’ai une dette envers eux. Si c’est un problème, il faudra les rembourser.

— Tant qu’ils sont là pour faire des affaires, nous n’avons aucune objection.

— C’est une proposition intéressante. Je vais devoir y réfléchir. Autre chose que je devrais savoir?

— Une seule autre condition, dit Jason.

Victor fit signe de la tête qu’il était attentif.

— Camille Laurence sera votre chef de mission.

Victor tourna ses paupières fermées vers le chaud soleil. Quelques jours après cette conversation, il prenait sa décision. Jason et Camille lui avaient juré qu’il ne le regretterait pas. Ils avaient menti.

 

Chapitre 3

La solitude est un fardeau du chef;

mais l’homme obligé de prendre des décisions est également grandement soulagé

lorsqu’il sent que l’inquiétude n’atteint pas ceux qui suivent

et que les ordres seront exécutés avec confiance.

 

— Ernest H. Shackleton

Camille s’éloigna de son écran et des murs grisâtres de la base. Elle ressemblait plus à une morte qu’à une vivante, n’eût été de l’émotion que trahissaient ses lèvres serrées. Elle avait fait son annonce à Victor et ne s’en était pas trop mal tirée.

Stupide. Cette grossesse était la pire erreur de sa vie, un moment d’hystérie dans une carrière menée d’une manière précise et rationnelle. Ce fœtus faisait d’elle une irresponsable, lui avait fait rompre tous ses contrats, toutes ses notions d’éthique professionnelle. Il mettait sa vie et l’avenir de l’entreprise en danger. C’était la plus grande tache à son curriculum sans faille. Elle ne s’en sortirait pas indemne.

Elle serra les dents, prit une pause dans le corridor pour essuyer une larme au coin de son oeil. Depuis la petite école qu’elle fréquentait dans la ville de Saint-Hubert, au Québec, jusqu’à ses études en ingénierie des mines puis en administration des affaires à l’Université McGill, elle avait toujours excellé. Alors que les autres étudiants flirtaient entre eux et se réunissaient dans les bars, elle passait chaque heure éveillée à pousser ses connaissances, à être la meilleure.

À 43 ans, elle avait fait une croix sur son rôle de mère depuis longtemps. Un bout de chou, c’est très mignon, mais surtout sale, plein de microbes et ça éprouve un appétit insatiable pour l’attention et l’énergie des autres. Depuis que ses quelques amies avaient des familles, elle ne les voyait plus.

Elle passa sa main sur son ventre rebondi, résultat d’un tressaillement du cœur avant de partir risquer sa vie pour explorer l’environnement le plus hostile où l’homme puisse mettre les pieds. Une félonie de son anxiété toujours présente, normalement si bien contrôlée. Elle avait abaissé sa garde un si rare moment et c’est tout ce que cela avait pris pour que le pire survienne. La loi de Murphy. Elle était la seule coupable et c’était bien cela qui lui rongeait les sangs.

Elle croyait que les premiers mois de grossesse se termineraient par une fausse couche. Toutes les expériences faites sur des rongeurs en apesanteur avaient conclu que le développement de fœtus n’était pas possible dans ces conditions. Ces tests n’avaient cependant jamais été conduits en gravité réduite, comme c’était le cas sur la lune. Il semblait que la force d’attraction lunaire était suffisante à la reproduction mammalienne. La preuve en était faite, du moins pour le premier trimestre. Elle se retrouverait mère monoparentale d’un enfant qui mourrait probablement quelques heures après sa naissance, sinon avant, mais retourner sur Terre dans cette condition était trop dangereux. Elle mettait la vie de l’enfant, mais aussi la sienne, et donc la sécurité de ses coéquipiers, en danger. Elle était prisonnière de son utérus.

Elle se leva et se dirigea vers la serre. En ouvrant la porte, elle dut plisser les yeux, aveuglée par la lumière du soleil. C’était le seul endroit de la base qui n’était pas entièrement recouvert d’une épaisse couche de poussière lunaire compactée. Les quelques puits de lumière renforcés de la pièce ne permettaient pas de voir l’extérieur, mais faisaient filtrer une lumière naturelle rassurante. Presque permanente à cette latitude, elle permettait des cultures exceptionnelles. La pièce était creusée dans le sol, aussi, en y accédant, on se trouvait pratiquement au plafond. Des dizaines de plateaux potagers se mouvaient en rotation sur des piliers mécaniques automatisés. L’eau coulait d’un bac à l’autre pour être recyclée de la fin de sa course vers le début du parcours, l’oxygène produit par la photosynthèse était respiré dans la base alors que le gaz carbonique relâché par ses occupants nourrissait les plantes.

Camille inspira, savourant les effluves de verdure dans l’humidité de l’air. C’était l’endroit le plus vivant à des centaines de milliers de kilomètres à la ronde. Une grande passerelle quadrillée surplombait le jardin, une nappe et quelques coussins de fortune avaient été installés par l’équipe tout au bout. Laurent, Karen et Xing s’y trouvaient, terminant leur déjeuner.

Ses pas bottés résonnaient en un bruit sourd sur le plancher surélevé de la serre. Les trois la regardèrent entrer d’un air dubitatif. Laurent avait pris son air blasé, celui dont seuls les Français ont le secret, les manches de sa combinaison attachée sur son ventre musclé en guise de pantalon, une camisole militaire kaki laissant paraître ses biceps saillants. Son visage carré et ses cheveux en brosse rappelaient toujours à Camille le vieil acteur belge Jean-Claude Van Damme, omniprésent dans les films d’action qui avaient bercé de son enfance, son père étant un grand amateur de ces navets.

Karen, elle, la regardait avec des yeux de biche, une de ses longues mèches rousses enroulées autour de son auriculaire. Camille pouvait sentir toute la compassion dans ce regard et elle frémissait de colère tant cela la faisait sentir vulnérable. La jolie Américaine portait son uniforme les manches roulées, son col ouvert sur son maillot blanc. Une des plus grandes craintes de Camille dans cette mission avait été que Karen succombe aux charmes du Français. En bonne catholique, elle avait au contraire bien résisté aux œillades de Laurent. Camille avait du mal à l’admettre, mais Karen était probablement une des femmes les plus brillantes qui lui ai été donné de côtoyé. Si ce n’était de la façon dont elle parlait de sa religion et de son Dieu, il semblait à Camille qu’elle aurait été une femme parfaite.

Xing semblait regarder nulle part, son regard vitreux absent, son visage de caoutchouc d’une parfaite inexpressivité. Le seul témoin qu’il ne s’agissait pas là d’une poupée de silicone ordinaire était une petite lumière au fond de l’œil qui clignotait frénétiquement.

Le corps du Chinois se trouvait sur Terre, dans une chambre en Russie, mais sa conscience était parmi eux. Son cerveau biologique, branché de toute part, recevant de son corps robotique des dizaines de gigaoctets de données traduites en signaux électriques interprétés par ses neurones comme étant ceux de son propre corps. Sa coquille appartenait au milliardaire Dmitry Vetrov et demeurait un haut fait de téléprésence, une science encore contestée. Une expérience en continu qui avait permis à Victor de financer en partie cette expédition.

— Alors? demanda Karen.

— C’est fait, soupira Camille.

— Et il t’a viré? questionna Laurent

Camille sourit.

— Ton rêve n’est pas devenu réalité, Laurent. Renvoyer la responsable de toute une opération minière se déroulant à des centaines de milliers de kilomètres de distance est plus complexe qu’il n’y paraît. Un avantage de notre travail, j’imagine…

— J’en prends bonne note, répliqua le Français, sourire en coin.

— Quelles sont les conclusions de votre entretien, chef Camille? demanda, dans une voix sans expression, la poupée ventriloque de Xing.

Camille ne put s’empêcher de sourire. L’interface de traduction de Xing offrait souvent des tournures de phrases pour le moins étranges.

— Elles concernent surtout Karen et Laurent, Xing.

Camille se tourna vers les deux principaux intéressés.

— Je veux que vous alliez explorer le Shackleton. J’ai eu le go de Victor.

Laurent sourit en étirant les deux bras vers le ciel.

— Victor a dit oui? s’exclama-t-il. Camille, soit honnête, c’est lui qui t’a engrossée?

— Laurent!, s’offusqua Karen.

Camille ne put s’empêcher de rire, porta la main à son front.

— Bah, arrête Karen! Même elle, elle trouve ça drôle. Et on part en expé, c’est pas génial ça!

Il leva la main à son intention. Karen sourit et tapa dans la paume tendue par Laurent.

— Comment tu as fait pour le convaincre de nous laisser sortir? demanda Karen.

— De la même façon dont je lui ai fait accepter ma grossesse : en ne lui donnant pas le choix.

— Ha-ha, ha-ha, ha-ha, verbalisa l’interface vocale de Xing.

Tous éclatèrent de rire. Cela lui fit du bien, Camille sentit un poids de moins sur ses épaules. Elle poursuivit :

— Vous devrez explorer les parois, là où on a le plus de chance de trouver des quantités de glace suffisante pour lancer une exploitation en bonne et due forme. Si vous pouviez faire un tour au fond de la cuve du cratère pour la cartographier et prendre des échantillons de minerais, cela nous aiderait à planifier la suite des choses.

— On part quand? demanda Karen, excitée.